« Lorsque j’ai reçu une alerte annonçant une fusillade dans une école primaire à Uvalde – une ville située à moins de 150 kilomètres de l’endroit où j’ai grandi – j’ai été stupéfaite. Bien que les fusillades de masse soient fréquentes, il est facile de se sentir éloigné de la tragédie lorsqu’elle survient dans des lieux lointains et inconnus. Mais mon faux sentiment de sécurité s’est effondré lorsque j’ai appris qu’un tireur avait attaqué une salle de classe si proche de chez moi », raconte la photographe Callaghan O’Hare. « J’ai pris la route pour Uvalde quelques heures après avoir appris la nouvelle. En arrivant, j’ai été frappée par l’omniprésence des médias. Il semblait y avoir autant de journalistes que d’habitants. Nous prenions tous les mêmes images, des photos qui rappelaient celles prises après Sandy Hook et Parkland – des clichés que nous savions inévitablement destinés à être refaits. »

De son côté, The Onion, le plus célèbre journal satirique américain, republie après presque chaque fusillade de masse aux États-Unis le même titre : « “Aucune façon de prévenir cela”, affirme la seule nation où cela se produit régulièrement » (“No Way to Prevent This,” Says Only Nation Where This Regularly Happens).
Chaque version de cet article fait environ 200 mots, en mettant à jour les détails : lieu de la fusillade, nombre de victimes, et témoignages fictifs d’un habitant local. Au-delà, tout reste identique. Cette série très particulière d’articles a débuté après la fusillade du 27 mai 2014 à Isla Vista, en Californie, près du campus de l’Université de Californie Santa Barbara. La dernière en date remonte au 16 décembre 2024, pour la fusillade à l’Abundant Life Christian School à Madison, dans le Wisconsin.
Dans un article du Washington Post paru en septembre 2024, il est rapporté qu’il s’est produit 417 fusillades en milieu scolaire depuis le massacre de Columbine en 1999. En conséquence, environ 394 000 élèves ont été exposés à la violence armée dans leurs écoles.

L’exposition « School Shootings in America » (Fusillades en milieu scolaire aux États-Unis), présentée au Bronx Documentary Center, à New York, jusqu’au 16 mars, examine cette épidémie de violence armée aux États-Unis et met en avant les parcours de nombreuses victimes et familles affectées par ces tragédies à travers le regard de quatre photographes.
Zackary Canepari, avec sa série « Thoughts and Prayers », explore la culture de la préparation des tireurs ou adeptes réguliers d’armes à feu, et la banalisation de la violence de masse qui s’est enracinée aux États-Unis, marquant toute une génération née après Columbine.


Tamir Kalifa a documenté quant à lui la vie des familles des 21 victimes de la fusillade d’Uvalde, au Texas, alors qu’elles tentent de traverser cette épreuve plein de douleur, de colère, de frustration et de confusion – cherchant, sinon la paix, du moins un sens.
Callaghan O’Hare met en lumière les conséquences de la fusillade de l’école primaire Robb d’Uvalde durant les mois qui ont suivi. Notamment, la photographe montre comment, après la tragédie, des parents sont devenus militants, des écoles ont érigé des barrières de sécurité, et des veillées ont été organisées pour marquer le passage du temps. Uvalde est ainsi finalement venue s’ajouter à la longue liste des villes américaines transformées par la violence armée.


Barbara Davidson montre les cicatrices de la violence armée, qu’elles soient visibles ou non. Elle présente notamment les histoires de Melody Ross, abattue en 2009 lors d’un match de football au lycée, de Davien Graham, paralysé à partir de la taille après avoir été abattu à l’âge de 16 ans dans une église où il était bénévole, et de Deserae Turner, abattue d’une balle dans la tête par un camarade de classe en 2017, parmi d’autres. Leurs histoires ne font peut-être plus la une des journaux, mais pour les survivants de cette violence armée, la douleur et le traumatisme laisseront des traces pour le reste de leur vie.
Zackary Canepari a commencé à s’intéresser à ce sujet après la naissance de son enfant. En faisant des recherches, il n’arrivait pas à croire à quel point la violence armée dans les écoles était devenue normalisée et comment la trajectoire du pays semblait déjà tracée. « Mon travail ne porte pas directement sur la violence armée. Mais le contexte de cette violence est essentiel pour comprendre mon projet », explique Canepari. « Premièrement, la violence armée est la principale cause de mortalité des enfants en Amérique. Deuxièmement, les fusillades scolaires sont relativement rares. Mais les fusillades près des écoles sont incroyablement courantes. Une étude récente de The Trace révèle qu’il y a environ 57 fusillades par jour, dans un rayon de 500 mètres, autour d’une école américaine. L’école de mon enfant en a déjà connu deux ou trois cette année. »


La fusillade d’Uvalde a fait comprendre à Callaghan O’Hare à quel point la sécurité n’est plus au rendez-vous dans les écoles du pays. La photographe a aussi été frappée par la rapidité avec laquelle l’actualité est passée à autre chose. « Dans les jours qui ont suivi, les médias ont commencé à tourner la page. J’étais stupéfaite de voir à quel point l’opinion publique pouvait oublier une fusillade scolaire. En tant que journaliste, j’ai ressenti le devoir de veiller à ce que cela n’arrive pas. Je voulais que mes images montrent comment la communauté a changé, comment la rentrée scolaire s’est passée, et comment l’été – une saison de joie pour les enfants – a été bouleversé à Uvalde. »
Dans une Amérique profondément divisée, où toute tentative de réforme des lois sur les armes devient un débat hautement politisé, une question essentielle se pose : que disent ces photographies sur le monde dans lequel vivent les Américains ? « Les personnes qui organisent les exercices, forment les enseignants ou fabriquent les équipements ne sont pas le problème. Elles sont un sous-produit du véritable problème », estime Canepari. « Le problème, c’est que la violence armée est clairement une question de santé publique dans notre pays, et que dans la plupart des cas, la formation, les produits et les exercices de confinement sont présentés comme des solutions. Mais sont-ils la bonne solution ? »




À une époque où la violence armée de masse est omniprésente et où beaucoup sont presque désensibilisés aux fusillades et aux scènes qui s’ensuivent, O’Hare espère que ses images suscitent bien plus qu’une simple prise de conscience. « J’espère que les spectateurs seront frappés par la jeunesse des personnes présentes sur mes photographies. Ce ne sont pas des adultes. Ce sont des enfants qui veulent aller à l’école et rentrer chez eux vivants. J’espère que mes images rappelleront aux gens que c’est notre devoir de les protéger. Je veux que les spectateurs se voient dans ces images, qu’ils reconnaissent leurs propres enfants. En faisant cela, j’espère qu’ils ne se contenteront pas d’éprouver de l’empathie, mais comprendront qu’à moins d’agir, cette tragédie évitable pourrait un jour devenir leur réalité. »
L’exposition « School Shootings in America » est présentée au Bronx Documentary Center, à New York, du 7 février au 16 mars. Plus d’informations sont disponibles ici.