Comment la philanthropie soutient la photographie émergente

La photographie est l’une des formes de narration les plus saisissantes. Elle a le pouvoir de révéler des instants, des émotions, des récits que les mots peinent souvent à transmettre. Pourtant, de nombreux photographes émergents se heurtent à un obstacle de taille : obtenir le soutien financier et institutionnel indispensable pour affiner leur art et se faire une place dans l’industrie.

C’est là que la philanthropie intervient, tel un catalyseur providentiel qui, non seulement, crée des opportunités, mais cultive aussi la prochaine génération de conteurs visuels. Par le biais d’initiatives américaines comme le prix Saltzman, les bourses de CatchLight, ou encore des programmes novateurs en France comme le salon unRepresented, qui ouvre ses portes cette semaine à Paris, des individus et organisations engagés offrent financement, mentorat et plateformes de visibilité, assurant que de nouvelles voix puissent façonner l’avenir de la photographie.

Le prix Saltzman : un legs au service des talents émergents

Le prix Saltzman est bien plus qu’une simple récompense : il incarne un phare d’espoir et d’opportunité pour les photographes en devenir. Créé en 2024 par Lisa Saltzman, membre du conseil d’administration du CPW, photographe passionnée et philanthrope engagée, ce prix offre un soutien financier crucial, tout en assurant visibilité et reconnaissance — deux éléments clés pour l’essor d’une carrière. En partenariat avec le CPW (anciennement Center for Photography at Woodstock), le prix honore autant les talents émergents que l’héritage des parents de Lisa, Ralph et Muriel, collectionneurs d’art et mécènes enthousiastes.

Au cœur du prix : une subvention de 10 000 dollars, le CPW Vision Award for Emerging Photographer, et une exposition personnelle dans le nouvel espace du CPW à Kingston, dans l’État de New York. Autant de ressources qui offrent bien plus qu’une aide financière — elles ouvrent des portes, éclairent une trajectoire, métamorphosent une carrière.

Seawall Water, 2024 © Keisha Scarville
Seawall Water, 2024 © Keisha Scarville
Shadow Archive (1), 2024 © Keisha Scarville
Shadow Archive (1), 2024 © Keisha Scarville

Keisha Scarville, première lauréate du prix Saltzman en 2024, connaît une année décisive. Elle s’impose comme une figure incontournable de la photographie contemporaine. Depuis sa distinction, son ascension est fulgurante : trois expositions majeures à New York (au CPW, à l’International Center of Photography, et à Higher Pictures), et une autre récemment à la Webber Gallery à Los Angeles. L’œuvre de Scarville, profonde exploration de l’identité, de la mémoire et de la transformation, continue de captiver le public et de recevoir les louanges de la critique.

Elle confie d’ailleurs son émotion d’être honorée par ce prix inaugural, qu’elle qualifie de « merveilleuse reconnaissance ». Elle évoque aussi sa relation intime à la photographie : « Dès mon premier pas dans une chambre noire, ce fut une obsession. La photographie m’a offert du réconfort tout en m’engloutissant. » Elle conclut en remerciant un prix qui « ouvre la voie et soutient les futurs créateurs d’images ».

Dernière lauréate en date, Qiana Mestrich incarne toute la puissance du prix Saltzman. Artiste, historienne de la photo et autrice, elle mêle art et recherche pour aborder des thèmes profonds : identités noires et métisses, maternité, condition féminine dans le monde du travail. Sa distinction souligne la richesse des perspectives que le prix entend valoriser.

Dans un entretien avec le CPW, Mestrich qualifie le prix de « distinction profondément émouvante », après plus de dix ans consacrés à l’art photographique. « Voir mon travail reconnu par un jury aussi prestigieux est un immense honneur », dit-elle, saluant le rôle fondamental du CPW dans son parcours, qu’elle décrit comme « un pilier inestimable de soutien » pour ses projets personnels comme collectifs. « Je suis profondément honorée de m’inscrire dans la lignée de cette institution artistique remarquable. »

Qiana Mestrich, Untitled (Handheld Calculators 2), from the Reinforcements series, 2023
Qiana Mestrich, Untitled (Handheld Calculators 2), from the Reinforcements series, 2023
Qiana Mestrich, Untitled (Ballpark Figure), The Reinforcements, 2024
Qiana Mestrich, Untitled (Ballpark Figure), The Reinforcements, 2024

Le CPW vit aujourd’hui une mue significative : son installation à Kingston témoigne d’un engagement renouvelé pour la photographie, tant comme art que comme vecteur de récit. Et la vision de Lisa Saltzman ne s’arrête pas là : elle a également lancé le Annie Leibovitz–Saltzman Prize, en partenariat avec la légendaire Annie Leibovitz. Ce prix met en lumière de nouveaux talents issus du programme de mentorat de la photographe, dans le cadre de sa résidence artistique avec IKEA.

Le prix inaugural 2025 a déjà révélé une sélection éblouissante : Elena Kalinichenko, Ka’Vozia Glynn, Praise Hassan, Toma Hurduc, Trâm Nguyễn Quang, et Zélie Hallosserie. Doté de 20 000 dollars, jugé par un panel prestigieux, ce prix promet d’être un tremplin hors pair pour une nouvelle génération d’artistes.

Pour Lisa Saltzman, ces prix sont bien plus que des bourses. Ils valident, consacrent, et ouvrent les portes d’une carrière. « J’ai créé ces prix pour soutenir et amplifier les voix des photographes émergents », dit-elle. « Mes parents, grands mécènes et amateurs d’art, m’ont inspirée. J’ai perçu le besoin de récompenses qui apportent un vrai soutien. »

Elle souligne les difficultés du métier : « Il est évident que les opportunités manquent pour les jeunes photographes. Ces prix offrent plus qu’un financement : ils offrent une reconnaissance, un élan. Ils donnent le courage d’oser des projets jusque-là inaccessibles. »

Elle insiste aussi sur l’impact global de la philanthropie dans le monde de la photo : « Elle permet aux artistes de poursuivre leur passion, d’approfondir leur pratique et d’impacter le monde positivement. Elle nourrit l’ambition, la créativité et l’innovation. »

Et ce n’est qu’un début. « La prochaine étape est d’adapter ces initiatives au monde en perpétuel changement. Il y a encore tant de bien à accomplir. »

Avec CatchLight, soutenir les récits visuels au long cours

À la croisée du journalisme, des arts et de la technologie se trouve CatchLight, organisation basée à San Francisco dédiée au soutien des conteurs visuels. Sous la houlette d’Élodie Mailliet-Storm, sa mission repose sur trois piliers : restaurer la confiance dans les médias locaux, investir dans les talents visuels via les bourses CatchLight, et rassembler les acteurs du secteur. « CatchLight mise sur l’humain dans le journalisme visuel », explique Élodie Mailliet-Storm. « À l’ère de l’intelligence artificielle, ce qui distingue la photojournalisme, c’est son ancrage dans les communautés. »

For Black Voice News © Aryana Noroozi / Catchlight
For Black Voice News © Aryana Noroozi / Catchlight
For Berkeleyside © Ximena Natera / Catchlight
For Berkeleyside © Ximena Natera / Catchlight

Les photojournalistes font face à des défis immenses : précarité financière, isolement professionnel. « En quelques décennies, la moitié des emplois dans le journalisme visuel a disparu aux États-Unis », note-t-elle. Pour y remédier, CatchLight a lancé CatchLight Local, un modèle fondé sur des partenariats qui finance des postes durables dans les rédactions.

CatchLight brise aussi l’isolement des praticiens en créant une communauté : le Visual Storytelling Summit, ou la Nuit du photojournalisme, sont autant d’occasions d’apprentissage et de connexion.

Grâce à CatchLight Local, les rédactions recrutent des photographes ancrés dans leurs communautés. « Gagner la confiance du public local, c’est raconter ses histoires avec sincérité », souligne Mailliet-Storm.

Et CatchLight voit plus loin : la CatchLight Global Fellowship attribue 30 000 dollars, un mentorat et un accompagnement à des photographes innovants. Depuis sa création, près de 800 000 dollars ont été octroyés à 23 boursiers. La cohorte 2025 sera révélée le 3 mai prochain.

© Anastasia Taylor Lind
© Anastasia Taylor Lind
© Anastasia Taylor Lind
© Anastasia Taylor Lind

« Les photographes visuels ne se contentent pas de documenter : ils influencent les politiques et les débats publics », dit Mailliet-Storm, citant Larry Valenzuela, dont un reportage sur les unités mobiles médicales en Californie a entraîné un changement législatif.

Avec des formations à la vidéo mobile, à la sécurité, et toujours plus d’initiatives, CatchLight renforce le tissu du journalisme visuel, et veille à ce que sa puissance d’inspiration reste intacte.

Repousser les frontières de l’image

La France, pionnière des révolutions artistiques, voit aujourd’hui émerger une philanthropie qui redéfinit la photographie contemporaine. À sa tête : Emilia Genuardi, fondatrice des salons A ppr oc he et unRepresented. Son dernier projet ? La première bourse de soutien à la création française caribéenne et amazonienne, destinée à faire émerger des voix trop souvent ignorées.

Le salon unRepresented 2025, au Molière à Paris (4–6 avril 2025), met en avant des artistes qui repoussent les limites : Jordan Beal, Fanny Béguély, Jérémie Bouillon, Gaëlle Cueff — explorent la matérialité de l’image ; Anna Rosa Krau et Julie Laporte prônent la durabilité ; Elisa Valenzuela, Patrick Rimond, et Tis & Vitaly défient nos perceptions, pendant que Mathilde Eudes enchante l’espace d’une installation lumineuse immersive. Ainsi les expositions encouragent-elles les visiteurs à réfléchir à la matérialité de l’image et à son potentiel de transformation.

© Fanny Béguély
© Fanny Béguély
© Fanny Béguély
© Fanny Béguély

« Les artistes de ces régions sont trop peu visibles en métropole », déplore Emilia Genuardi, en évoquant la bourse de soutien à la création française caribéenne et amazonienne. « Cette bourse offre un mentorat, une mobilité internationale, et une exposition prestigieuse au salon. »

Premier lauréat : Jordan Beal, de Martinique, choisi par un jury d’experts. Son travail sur l’identité et le patrimoine culturel sera présenté en avril. Sur les réseaux sociaux, il a remercié Rubis Mécénat, Approche, La Station Culturelle, ainsi que sa marraine @matilde.dos. « Merci pour cette chance », écrit-il, annonçant la présentation d’un projet né en résidence en 2022 avec Tropiques Atrium.

Ce programme incarne la mission du salon : abattre les barrières et rapprocher artistes et mécènes. « La philanthropie est essentielle », affirme Emilia Genuardi. « Elle ne finance pas seulement : elle révèle, accompagne, et transforme. » Elle qui ambitionne d’élargir encore ces efforts via Approche et unRepresented. « Il ne s’agit pas que d’argent. Il s’agit de récits, d’espaces, de célébration des voix novatrices. »

Corrosion 02, 2023 © Jordan Beal
Corrosion 02, 2023 © Jordan Beal
Corrosion 01, 2022 © Jordan Beal
Corrosion 01, 2022 © Jordan Beal

L’avenir de la photographie porté par la philanthropie

La philanthropie est en train de métamorphoser le paysage photographique. En transformant le soutien financier en opportunités concrètes, elle permet à de nouveaux artistes d’émerger. Des prix Saltzman à CatchLight aux États-Unis, jusqu’aux initiatives en France, ces programmes font tomber les barrières et propulsent des histoires qui comptent.

Au-delà des moyens, ils apportent validation, visibilité et accompagnement — autant d’éléments cruciaux dans un milieu hautement concurrentiel. Tandis que l’industrie évolue, la philanthropie veille à ce que les voix puissantes soient entendues, les récits racontés, et que la photographie reste un levier essentiel d’art, de journalisme et de changement social.

Le salon unRepresented est à visiter au Molière à Paris du 4 au 6 avril 2025. Plus d’informations ici.

Plus d’informations sur Catchlight ici. Plus d’informations sur le prix Saltzman ici.

Corrosion 05, 2024 © Jordan Beal
Corrosion 05, 2024 © Jordan Beal

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