Une foule d’hommes et de femmes de tous âges sont rassemblés devant les portes du bureau d’enrôlement militaire de la région de Transcarpathie, à l’extrême ouest de l’Ukraine. Des hommes d’âge mûr discutent, des hommes et des femmes plus jeunes s’embrassent et s’enlacent ; d’autres femmes, seules, pleurent.
Un jeune couple n’arrête pas de s’embrasser. Le jeune homme a reçu une convocation et s’est présenté au bureau d’enrôlement afin de recevoir des instructions sur la marche à suivre. Il craint de se battre et de ce qui peut advenir, mais il sait qu’il n’a pas d’autre option. Sa petite amie, avec force, lui dit : « C’est un honneur pour un homme de défendre son pays. »
Ces scènes se sont répétées des milliers de fois. Depuis le début de la guerre, le 24 février, les hommes âgés de 18 à 60 ans n’ont pas le droit de quitter l’Ukraine, laissant femmes et enfants s’assumer seuls, sans savoir quand et s’ils reverront leur mari et père. Alors qu’elles se dirigent vers les frontières et une Europe plus sûre, leurs hommes s’en vont vers l’est, sur les lignes de front, pour combattre l’armée russe.
Certaines femmes avec enfants rejoignent le flot de réfugiés, que les Nations Unies estiment, à l’heure où nous écrivons ces lignes, à plus de 4,7 millions. Les réfugiés se dirigent vers la Hongrie, la Slovaquie et la Roumanie, où le temps d’attente aux postes frontières a parfois atteint 10 à 12 heures. Alors que le trafic routier est bloqué aux frontières, certaines femmes ont quitté leur voiture et marché 5 heures, portant leurs enfants dans les bras, pour essayer de se mettre en sécurité.
D’autres familles restent en Ukraine, ne pouvant ou ne voulant pas quitter le pays qu’elles considèrent comme leur foyer. Mais les adieux se poursuivent pour elles, ainsi que pour d’autres membres de la famille, des amis et ceux qu’elles ont hébergés, qui décident qu’il est temps de partir.
Pendant ce temps, les préposés du bureau d’enrôlement continuent d’appeler les hommes un par un, les faisant passer les portes, sous le regard de militaires armés. Ils seront enregistrés, puis envoyés dans des camps d’entraînement, et éventuellement au front, sans garantie de retour. Les hommes qui parviennent à échapper au service militaire en Ukraine sont confrontés aux reproches, aux menaces, et à l’isolement de leur famille et de leurs amis, comme l’a rapporté le New York Times. Selon le reportage, les réseaux de contrebande ont été très actifs, certains payant jusqu’à 15 000 dollars pour quitter l’Ukraine. Mais c’est une minorité, car la plupart choisissent de rester et de se battre, même sans aucune formation et sans savoir ce qui les attend.
Ismail Ferdous, envoyé spécial pour Blind, a passé une semaine à photographier ces hommes qui partent à la guerre, les femmes et les enfants qui se dirigent vers des endroits plus sûrs en dehors de l’Ukraine, et ceux qui choisissent de rester.
Oksana et son mari Stepan vivent à Uzhhorod. Lorsque la guerre a éclaté, amis et parents dans tout le pays ont commencé à leur demander leur aide et à se présenter à leur porte. Certains sont venus pour quelques jours avant de partir en Europe occidentale, d’autres sont restés plus longtemps.
La famille et ses invités ont organisé un dîner d’adieu pour la cousine Olga et sa fille Dianna, ainsi que pour leur amie Marina et son fils Mikhailo. Le groupe a séjourné là environ une semaine et prévoyait de partir en Allemagne.
Olga et sa fille viennent de Kiev. Le jour de l’invasion, elles se sont réveillées au son des explosions et ont rapidement fait leurs bagages et fui la ville. Elles sont restées une semaine à Bila Tserkva, s’abritant dans un sous-sol en espérant pouvoir rentrer rapidement chez elles. Lorsqu’elles se sont rendu compte que ce ne serait pas le cas, elles sont parties vers la gare au moment où une bombe explosait à proximité, projetant de la poussière et des débris. Puis elles se sont rendues à Uzhhorod pour s’éloigner des combats. Mais lorsque les sirènes des raids aériens ont commencé à hurler dans la ville, elles ont décidé qu’il était temps de partir. Olga a un ami qui vit à Munich, c’est donc la direction qu’elles ont prise.
Mais Oksana et Stepan sont restés. Ils continuent de veiller sur les personnes qui viennent leur demander un abri, notamment le frère d’Olga et ami d’enfance de Stepan. Ils se portent également volontaires pour aider d’autres personnes déplacées par la guerre. Stepan, étudiant en histoire, est convaincu que l’Ukraine gagnera la guerre, pour lui c’est juste une question de temps.
Au bureau d’enrôlement, des hommes venus s’engager ont quelques heures devant eux avant d’embarquer le soir dans des bus qui les conduiront vers une base d’entraînement, avant d’être envoyés au front. Trois d’entre eux semblent engourdis, comme si ce qui les attend en ayant signé leur enrôlement pesait lourdement sur leurs épaules. Ils n’ont pas fait allusion à ce qui se passait dans leur esprit alors qu’ils attendaient de partir.
Kovalenko Dmytri, 30 ans, a emmené sa petite amie et sa sœur loin de Kiev, vers la sécurité relative de Mukachevo. Avant la guerre, il a cofondé la société américano-ukrainienne squareshot.com, entreprise qui édite des photographies pour le commerce électronique. Mais face à l’invasion russe, et sans aucune expérience militaire, il a choisi de se porter volontaire et de rejoindre les forces armées ukrainiennes.
Mikhailo, 21 ans, est également au bureau d’enrôlement. Il a grandi dans le village de Krychevo, dans la région de Transcarpathie, en Ukraine. Avant, il travaillait dans la construction en République tchèque. Mais lorsque la guerre a éclaté, il en a eu assez de regarder les informations à la télévision sans rien faire. Il est donc rentré chez lui pour rejoindre les forces armées ukrainiennes sans avoir la moindre expérience militaire.
Avec eux au bureau, il y a aussi Vasyl, 22 ans, originaire également du village de Krychevo. Depuis qu’il a 16 ans, il travaille à Prague. Mais avec le soutien de son père, qui a approuvé son choix, il a rejoint les forces armées de l’Ukraine. Comme les autres, il n’a pas d’expérience militaire.
Près de la gare routière d’Uzhhorod, Ira, sa mère Ruslana, son mari Yura et leurs enfants Viktoriia, Yevheniia et Valeriia sont réunis pour qu’Ira et les enfants disent au revoir à leur père et à leur grand-mère, car ils ont décidé qu’Ira devait les emmener à l’étranger pour leur sécurité. Ils vivent dans la banlieue d’Uzhhorod, et lorsque la guerre a éclaté, ils ne pensaient pas devoir fuir.
Quand les sirènes de raid aérien se sont déclenchées trois fois dans la région au cours des jours précédents, ils ont changé d’avis. Ils ont pensé que la meilleure décision à prendre était de mettre les enfants en sécurité. Bien qu’ils soient tous inquiets, ils ont décidé de voyager avec un voisin pour rendre les choses plus faciles, et moins effrayantes pour tous.
Des scènes de ce genre se déroulent dans toute l’Ukraine, tout comme des variantes de ces scènes se sont déroulées tout au long de l’histoire en temps de guerre. Ceux qui partent se battre, ceux qui fuient la guerre et ceux qui restent sur place ont tous dit au revoir à leur famille et à leurs amis. Mais alors qu’une phase de la guerre en Ukraine se termine avec la retraite des Russes de Kiev, une autre commence avec le regroupement des Russes à l’Est. Combien de ces adieux deviendront définitifs, personne ne peut le dire et peu veulent y penser. Mais comme l’histoire l’a démontré, leur nombre est toujours plus important qu’attendu.